Alors que je prenais ma douche, j’ai entendu cette phrase énoncée à la radio : « Bon courage à ceux qui sont en télétravail avec les enfants dans les pattes ». Je me suis demandé si j’entendais bien… Mais sur quelle planète vivons-nous ? Comment avons-nous pu tomber si bas ? 

Cela fait déjà quelques années que je m’interroge sur la place réservée ou non aux enfants, sur ce que nous pouvons leur faire subir… Je ne parle pas de maltraitance physique ou psychique. Je ne parle pas non plus des enfants issus des quartiers abandonnés. J’aborde le quotidien d’enfants que l’on pourrait qualifier de chanceux parce que nés dans une famille standard… Oui, c’est ça, le standard de l’enfant d’aujourd’hui. La vie normale… La vie suivant les normes de notre société dite développée. 

Les enfants d’aujourd’hui se doivent d’être performants, dès leur plus jeune âge. Ceci est peut-être apparu en même temps que la mise en place du carnet scolaire obligatoire dès la première année d’école maternelle… Dès trois ans, les acquisitions des petits sont évaluées. Et cela le poursuit jusqu’à la fin de sa scolarité. 

Mais cette performance peut, dans certains cas, s’organiser avant sa naissance. Lui parler anglais au travers de l’enveloppe maternelle lui permettrait de mieux s’approprier cette langue internationale enseignée à l’école. La sacro-sainte science a permis de constater qu’in utero, il perçoit tout… alors pourquoi pas les langues étrangères ? A quand les maths et l’informatique ? Peut-être est-ce à l’étude ? On le prend déjà en photo et toute la famille admire les fichiers. On ne lui fiche même plus la paix alors qu’il se forme ! Ceci est juste une parenthèse. 

Ces enfants, arrivés en primaire, ont des plannings de ministre. Entre l’école et les activités extra- scolaires, ils n’ont plus le temps de s’ennuyer. Ils n’ont donc plus le temps de créer, de se rencontrer, d’imaginer. Elevés à la tablette, ils sont sans cesse sollicités. Ils sont trimbalés comme des paquets, au service des désirs de leurs parents. Lors des fêtes familiales, ils sont parqués et surveillés par une baby- sitter ou une animatrice. Ils ne font plus vraiment partie de la famille. En tout cas, ils ne doivent pas gêner. Se priver de sortie parce qu’un enfant est là est presque devenu impensable. Oui, ce sont bien des enfants nés du désir et leurs parents en oublient les besoins affectifs de ces adultes en devenir. Tout cela devient secondaire. Ils investissent pour l’avenir de leurs enfants. C’est devenu langage courant. Un pari sur demain. 

Dès que les petits sortent de ce qui a été fixé comme une norme, ils sont testés. Testés pour découvrir qu’ils sont super intelligents, bien plus que la moyenne, ou complètement à côté de la plaque. 

Lorsque j’étais enfant, mon grand-père mesurait ma taille en me plaçant contre un mur. D’une année sur l’autre, il ajoutait un trait au crayon de bois pour montrer combien j’avais grandi. Aujourd’hui, tout est mesuré, et pas seulement la taille. Les chiffres sont ensuite analysés puis comparés. Des indicateurs servent de référence et les métiers de la rééducation se sont multipliés pour tenter de rendre ces bambins identiques les uns aux autres, normés pour répondre à ce qu’on attend d’eux : la performance ! Même leurs dents sont alignées et les mâchoires des filles se standardisent. 

Hier, les enseignants convoquaient les parents d’un élève lorsqu’ils rencontraient un problème avec lui. Je me souviens m’être fait tirer les oreilles suite à quelques rencontres entre parents profs. Ces têtes à têtes existent toujours, quoique bien des informations passent par les tuyauteries bien huilés du réseau informatique. Mais aujourd’hui, ce sont les enseignants qui sont remis en cause. Paradoxalement, les enfants sont sur-stimulés mais toujours défendus face à un esprit extérieur quelque peu critique. 

Tout ce système se renforce, s’amplifie. 

Et voilà tout à coup le Covid 19 qui se pointe ! Celui-là ne faisait pas partie du programme scolaire ! 

Les écoles se retrouvent fermées, les gymnases, salles de gym, écoles de musique et de dessin aussi. Les parents sont tenus de faire l’école à la maison. En fait, du jour au lendemain, ils font tout à la maison. Et surtout, ils se retrouvent avec leurs enfants dans les pattes ! 

Je regarde le ciel et j’espère de tout mon cœur qu’ils les rencontrent enfin, comme des êtres humains et non comme des petits automates à perfectionner… Je rêve que ceux qui se sentent gênés par leur progéniture osent sortir de leur cage dorée pour tendre la main vers ceux qu’ils ont engendrés. Qu’ils apprennent à rire avec eux, à jouer, à s’embrasser, à ne rien faire, surtout, ne rien faire avec eux, mais pas le ne rien faire d’hier, celui qui devient justement possible aujourd’hui, possible en mettant son cœur au service de la relation… Qu’ils inversent les rôles et apprennent à les écouter. La vérité ne sort elle pas de la bouche des enfants ? Je les imagine assis sur un canapé, les enfants lovés dans les bras de leurs parents… 

Chut ! Ils lisent le petit prince !

Anne Weyer

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