Qui envoie-t-on au front ?

C’est comme une habitude, une coutume, un rite. Certains servent de chair à canon pendant que les grands réfléchissent, bâtissent des plans et dirigent. 

« Nous sommes en guerre » ! N’est-ce pas ce que notre Président nous a assené lors d’un de ses discours ? Alors, qui envoie-t-on au front ? 

Sont au front toutes les « petites gens » … ceux qui ne sont protégés ni par leur col blanc, ni par leur cravate, ni par leur statut de cadre. 

Je pense aux caissières, aux livreurs, aux éboueurs, aux balayeurs, et j’en oublie sans doute, veuillez m’en excuser… Je pense à toutes ces personnes qui permettent de faire tourner à minima une société bancale, qui permettent de laisser les portes ouvertes pour ceux qui ont besoin de remplir leur caddy, qui permettent de maintenir propres les rues des villes quasi-désertées afin que les rats ne remplacent pas les Hommes. 

Sont au front tous ceux qui portent des blouses blanches et qui tentent de résister au stress ambiant, happés par le tourbillon de l’affolement journalier, au contact des souffrants, des mourants, des abandonnés, des solitaires aux portes de la mort. Ces femmes et ces hommes affrontent chaque jour leur peur, cette peur d’être embarqués à leur tour par ce virus qui ne connaît pas les frontières, cette angoisse de le porter sur leur peau jusque dans leur foyer, au risque de le diffuser. 

Sont au front les travailleurs sociaux qui accompagnent celles et ceux qui n’ont plus de parents pour les regarder, les consoler, les abriter au cœur de leurs bras, celles et ceux qui sont exclus d’une société qui affine ses tris, d’année en année. Il y a ceux qui sont dans le jus et les autres… Les autres, qui les regarde ? Qui s’en préoccupe ? 

Sont au front ces quelques artisans et commerçants qui tentent coûte que coûte de faire tenir leur petite entreprise, portés par l’angoisse d’un lendemain on ne peut plus incertain. Hier, ils paniquaient souvent devant leurs appels de charges trop élevés. Aujourd’hui, ils n’y pensent même plus, les yeux exorbités devant leur tiroir-caisse resté vide un jour de plus. Alors, dès qu’ils peuvent récolter trois sous, ils vont à la pêche, parfois au prix de leur vie. 

Sont au front tous ceux qui constituent le bas de l’échelle sociale, les travailleurs les moins bien rémunérés, les moins considérés, les oubliés… 

Ce sont eux qui permettent de maintenir un souffle de vie dans ce monde asphyxié. 

Qui pense à les nommer nos fées et nos anges ? Ceux qui veillent sur notre quotidien, nous les nantis, les abrités, les protégés ? 

Pouvons-nous les voir, leur faire une révérence, les remercier lorsqu’ils passent devant nos fenêtres plutôt que de fuir en masquant notre humanité ? Pouvons-nous leur offrir un sourire quand notre chemin croise le leur ? Pouvons-nous leur être reconnaissants de tout ce qu’ils donnent parce qu’ils en font un devoir, parce qu’on les oblige à le faire et que le droit de retrait n’est pas fait pour tous, parce qu’ils ont signé un serment ou se sont fait une promesse… parce qu’ils sont là, à notre service, tout simplement. 

Anne Weyer