Média_Texte_L'inconscient j'y crois pas

L'inconscient j'y crois pas

- Je crois à plein de choses, exprime Jean-Paul, mais s’il y a bien une chose à laquelle je ne crois pas, c’est bien à l’inconscient ! Et vous, quel est votre métier ?

- Je travaille sur l’inconscient, répond la femme assise en face de lui
Jean-Paul sourit des propos entendus. Il part dans des explications, des preuves à lui-même, pour répandre sa logique aux convives attablés. Il étale sa culture, argumente sans attendre la question susceptible de surgir. Cet homme maîtrise l’art de la dialectique. La femme qui l’écoute, n’est pas impressionnée. Elle est très habituée à cette gymnastique pour s’y être confrontée puis s’y être cognée lors de son adolescence. Elle l’observe, se souvient, ses tripes bien nouées, les cachets avalés pour se détendre l’estomac. Elle aussi en son temps, a appris à observer la vie sous l’angle de la logique. Elle cherche à se souvenir du virage opéré, mais surtout du déclencheur de changement de direction. Un médecin différent, placé sur son chemin, qui lui a dit un jour : que tentes-tu donc de dire que t’arrives pas à dire, pour te créer des boules comme celles qui barrent ta gorge, endroit de l’expression, passage de la digestion ? Ses pensées vagabondent et l’hôte qui lui fait face continue à montrer qu’Excel pourrait gérer nombreux de nos choix de vie.
La femme se lève et demande discrètement où se situe le lieu de commodités. Elle traverse la maison et son regard caresse tout ce qui la décore. Une collection de voitures, juste des miniatures. Une pancarte devant : interdiction de toucher. Un grand train électrique installé dans le couloir, perché bien assez haut pour que l’homme seul puisse y jouer. Il est vrai qu’un enfant habite aussi ce lieu. Il a bien 35 ans mais seulement dans son corps. Parce qu’il a dans sa tête des obsessions en boucle et il pourrait d’un coup faire voler tous les jouets. Pourtant il semble seul dans un coin égaré. Non, il n’est pas tout seul, il se chuchote en boucle des histoires non dites, se balance sans cesse sans même de rocking-chair. Il porte une maladie qui exprime des secrets, peut-être un crime bien caché chez un homme de la lignée. Mais dans ce lieu de vacances, seule la médecine explique. Pas question ici-bas de parler d’autre chose que de quelques courts circuits qu’expliquent les scientifiques.
La femme regagne la table, faisant taire ses pensées, et Jean-Paul continue son discours en conserve.  C’est un homme charmant, un homme charismatique, un homme qu’a réussi.
Comme elle ne relance pas, ne provoque rien du tout, voire ne répond même pas à tous ses arguments, il se fait plus direct dans ses provocations. Essoufflé d’essayer, il passe à autre chose puis raconte une histoire qui lui est arrivée. Tout à coup, comme si elle se réveillait, la femme le questionne :
- Et que ressentez-vous ?
Jean-Paul est incapable de s’écouter un peu. Il s’écoute parler, ça c’est une évidence. Mais se relier à lui, il se sent démuni…
- Rien, je ne ressens rien ! Les hommes de la famille, dit-il, on n’est pas des gnognotes, on n’est pas des chochottes !
Et le voilà parti au pays de son enfance. Il remonte le temps et se revoit aux côtés de son grand-père. Il aimait tellement coincer sa petite main dans la paluche du vieux ! Puis, tombé comme un cheveu en plein milieu de la table, il témoigne des propos tenus par ce grand homme, à la porte de la mort. Jean-Paul déjà adulte, était père de famille quand le papi tant admiré de tous, se préparait pour l’envol, celui qui est le dernier. S’agissait-il pour lui de nettoyer sa conscience ? Le dire à son petit-fils plutôt qu’à son curé :
- Mon petit, il faut que je te dise. Un jour, j’ai tué un homme. M’faire un boche pour le plaisir. La guerre était finie mais je n’ai pas su me frustrer.
Jean-Paul n’a pas cillé aux propos du grand-père, il a même compris que cela puisse se faire. Parce que les crimes gratuits, il sait les expliquer, surtout ceux de la famille, ce sont des bien-pensants.
Il a la larme à l’œil avec d’l’amour dedans.
Le silence s’installe tout autour de la table… Un ange passe sûrement pour calmer les tourments.
S’il visitait un peu le pays de l’inconscient, Jean-Paul pourrait peut-être entendre que son enfant adulte balance à sa manière un secret bien trop lourd pour une famille parfaite. Un truc qu’on peut pas dire, un truc qui est honteux, un truc qui rend coupable… tout comme il se sentait, le jour du diagnostic : « Votre fils est autiste. Non, on ne sait pas l’expliquer. On a des statistiques, c’est tout ce qu’on peut vous dire. »


ANNE WEYER 

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