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Ils sont attablés

Tous les deux face à face, ils ne se parlent plus, ne se regardent pas. Depuis combien d’années déjà ? D’ailleurs peut-elle le voir au moins ? Ratatinée qu’elle est, pliée sur ses genoux. Saisir la grenadine sur la table de bistrot est déjà compliqué. Elle y va à tâtons et ses dix doigts noués de tant d’années vécues portent le verre à sa bouche sans qu’elle lève les yeux. Lui est droit comme un i, les mains posées sur la poignée de sa canne. Il regarde les passants le regard affirmé. Je l’imagine avant, saisissant le marteau et tapant sur le bureau pour demander le silence dans une salle d’audience.
Cette femme m’émeut. Quelle a été sa vie pour se replier ainsi ?
Est-ce la honte d’exister qui la fait se planquer ? Ne voyant plus personne tellement elle est courbée, elle peut s’imaginer qu’elle passe inaperçue. Combien lui a-t-il fallu d’années pour que son dos usé passe de la verticale à cette horizontale ? Ne plus regarder l’autre, ne plus se sentir jugée. Ne plus rien affronter. Elle se sent à l’abri, presque dans un cocon, presque comme un fœtus mais les jambes en fonction.
Est-ce l’abnégation qui méticuleusement, lui a fait adopter cette posture de soumission ? Toujours dire oui, et puis tout accepter. Les propos de sa mère, les gifles de son père, la cruauté du frère, le mari non choisi, la culbutant le samedi faute de secrétaires, ses fils autoritaires et sa fille partie, habitée de colère de voir ainsi sa mère se laisser maltraiter, feignant l’indifférence ?
Est-ce la peur d’avancer et d’avancer encore, passer la dernière porte qui la mène à la mort ? Ne pas la voir de face, ne pas faire le grand saut, éviter le vertige et regarder plutôt l’asphalte transpirante ?
Est-ce la timidité d’être de petite famille, celles qui servent les riches, qui se taisent, qu’entendent tout et portent dans leurs tombes les secrets de leurs patrons ? Ces servantes qui soufflent, lors des dîners mondains : « Excusez-moi Monsieur » et qui ramassent les miettes échouées sur la nappe brodée à l’aide d’une raclette en argent travaillé ? Ces cuisinières discrètes, ces dames de compagnie, ces nounous tendres et douces au service de l’autre, n’existant pas pour elles ?
Est-ce qu’elle regarde courbée, ce ventre resté stérile ? Elle y a cru parfois mais le sang a coulé au cours des premiers mois. Elle s’interroge alors de ce qu’elle peut porter pour qu’aucun petit être n’ait voulu la choisir. Elle se sent toute sèche, elle se sent toute vide. Et elle pleure cette absence de ceux qu’elle ne connaît pas parce que non engendrés.
Est-ce qu’elle charrie toutes ses histoires de famille ? Les secrets dévoilés mais trop tard pour pouvoir se redresser ? Les crimes du grand-père, de l’oncle, du cousin ? de sa mère passeuse d’anges, de sa tante prostituée ? Une faillite inavouée, une spoliation soigneusement calculée, les viols organisés par des hommes assoiffés ?
Aujourd’hui elle est là, face à l’homme de sa vie. Ce n’est peut-être rien de tout ça. Juste une malformation, un truc inguérissable quand on naît en pleine guerre des tranchées.
Elle boit peu de grenadine. Elle nourrit les oiseaux. Dans un petit sachet, des miettes de brioche. Elle les avait gardées pour le jour de sortie. Elle aime les moineaux, ils ne font que chanter et même lorsqu’ils crient, c’est une mélodie. Et ça la fait rêver, elle en oublie sa bosse.
Son homme paye l’addition. La récré est finie. Il se lève, elle le suit. Elle s’accroche à son bras. Elle marche à angle droit. Il est droit comme un i. Bientôt l’heure du journal, la télé les attend.

ANNE WEYER 

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