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Elle a perdu la boule

Marie est une femme docile. Elle existe surtout pour s’occuper des autres. Elle, elle n’en vaut pas la peine, c’est ce qu’elle se raconte lorsqu’elle se retrouve seule. Pas un mot de travers ne sort de sa bouche bienveillante. Elle arrondit les angles quand elle sent une tension. Elle veut que tout se passe bien et voir ses proches heureux. Ça demande des efforts. Mais Marie est experte dans l’art des concessions. Elle en est une elle-même. Quand son père a appris qu’elle allait débarquer, de colère il s’était rendu dans une mercerie. Il y avait acheté des aiguilles de choix afin de détricoter la maille qu’il avait engendrée. Face au désarroi de sa femme qu’il jugeait trop fertile, il avait finalement décidé de céder et ils l’avaient gardée. Peut-être est-ce la raison pour laquelle Marie semble s’excuser d’exister, et ça au quotidien. Elle n’attend pas les demandes pour combler ses voisins. Elle en est étouffante ! Au point que l’environnement n’ose plus parler de désir parce que Marie l’entend comme une demande expresse qui lui serait adressée.
Son mari est macho mais elle l’a bien aidé. Marie prend tout en charge comme s’il était bébé. Ils sont tous deux parents de quatre beaux enfants. La dernière vient de partir, il était vraiment temps. Elle vient d’avoir 30 ans. Heureusement pour Marie, les ainés sont mariés et ont fait des mouflets. Elle peut ainsi passer ses journées à les garder ou les récupérer à la sortie de l’école, pas de nourrice à payer. Elle lave même leur linge et le repasse aussi. Sa fille critique parfois les mauvais plis inscrits. Marie ne se révolte pas, elle rebranche la centrale. Un petit coup vite fait, la jupe est impeccable.
Puis un jour étonnant, elle oublie le fer sur le linge froissé. Et la pile a cramé. Quand sa fille a hurlé, Marie toute étonnée, a débranché l’engin, comme si de rien n’était. Elle a même rigolé. Plus de repassage à faire, mais ça tombe plutôt bien, Marie fatigue un peu. Ça devient même inquiétant. Elle nourrit les enfants de raviolis en boite mais sans les faire chauffer. Quand ils ont réclamé, elle s’est mise à hurler. Plus d’enfant à garder. Marie assure de moins en moins.
Lors d’un repas de famille, Marie disjoncte complètement. Debout telle une folle, elle les injurie tous. Son mari tombe en pleurs. Suite au pétage de plomb, Marie semble égarée. Et c’est ce dimanche-là qu’ils décident en commun de la placer dans un lieu qu’on dit spécialisé. Son mari ne peut plus contenir toutes ses envolées. Marie va très vite changer toute sa famille, se retrouvant entourée de plein de gens déjantés.
Les siens lui rendent visite plusieurs fois par semaine, se relayant auprès de celle qui les renie. Les regardant étonnée, se demandant qui ils sont, elle les invective : « Qui es-tu ? Que fais-tu là ? Je ne veux pas te voir, en plus tu es trop moche ! et toi je t’ai assez vu ! Moi je veux être tranquille et faire ce que je veux ! Tu n’es pas ma famille, je te reconnaîtrais ! ». Ils repartent chaque fois ébahis de ses propos. Marie ne se retient plus. Elle ose sans vergogne, énoncer haut et fort tout ce à quoi elle pense, ou avait pu penser. Ses colères, ses jugements, ses rancunes, ses fureurs. Son surmoi, petit à petit, s’est vraiment fait la malle. Plus de considération, plus d’égard, elle s’autorise tout. Marie se défoule de tant d’années contenues. Comme si elle se vengeait de s’être sacrifiée, elle leur fait payer son non positionnement, sa blessure de rejet, toute sa déférence au cours des ans passés pour être acceptée comme elle l’aurait souhaité. Elle jette aux visages des êtres tant aimés, ses émotions enfouies, tous ses cris étouffés et ses rancunes tenaces. Quelqu’un non intriqué aurait pu énoncer qu’elle réglait ses comptes avant sa révérence finale.
Les médecins leur expliquent : « Ça arrive parfois, on ne sait pas d’où ça vient ». Ils parlent pourcentages, conséquences désastreuses des nourritures actuelles, allongement de l’existence, effets incontournables. Seule sa sœur ose dire d’elle : « Marie perd la boule, je crois qu’elle se défoule ».


ANNE WEYER 

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