Martine est heureuse. A 45 ans, après un licenciement douloureux, elle a retrouvé un travail et ce n’est pas le cas de sa copine Monique, la pauvre…

L’encadré noir de l’annonce, épais d’au moins 2 mm, aperçue dans le journal local, avait attiré son attention. Cela lui rappelait l’index de sa grand-mère épluchant consciencieusement les annonces nécrologiques. Pour être sûre de ne pas rater un nouvel arrivant au royaume des cieux, elle suivait, journellement, chaque ligne avec son doigt, comme on le lui avait appris à l’école communale.

Cette offre d’emploi, tout de suite remarquée par Martine, était proposée par une société de pompes funèbres ! Quelle coïncidence ! Cette dernière recherchait une personne souriante, discrète, consciencieuse, avec une formation commerciale ou une expérience dans le commerce, quelques notions de comptabilité complémentaires étaient les bienvenues. Tout Martine ! Elle serait chargée de l’accueil dans la boutique et de la vente de produits funéraires. Bien-sûr ce poste offrait une évolution possible à terme.

C’est ainsi que Martine était entrée chez Morthon Frères.

Cela fait maintenant cinq ans qu’elle y travaille et le patron ne lui avait pas menti, elle a obtenu de la promotion. Elle est aujourd’hui autorisée à présenter les défunts aux familles.

Ce 7 mai, revenant de déjeuner, elle entre sur le parking et voit une femme qui attend devant la porte. Elle se dit qu’elle est bien pressée celle-là ! Il est 14h03 sur la pendule électronique de son tableau de bord. De sa voiture, Martine lui fait un grand sourire et un signe de la main comme si elle la connaissait. Elle se gare à l’arrière du bâtiment, ouvre toutes les portes bouclées à double tour avant d’atteindre son bureau. Cela prend bien 5 à 7 minutes, à croire que chez Morthon Frères, ils craignent que les corps endormis se fassent la malle !

Elle accueille la cliente potentielle. « Madame… ». Après Madame, pas d’autres mots mais la mimique compatissante, tête légèrement penchée, qui invite l’endeuillé à s’exprimer et permet à la vendeuse de ne pas faire d’impair.

Cette échevelée vient rendre visite à un mort sans prévenir. C’est incroyable ! Plus le temps avance et plus les gens sont sans-gênes. Venir sans prévenir ! Pourtant il est bien marqué sur le site internet qu’ils doivent appeler une heure avant. Alors Martine, quelque peu agacée, lui demande : « Vous êtes qui par rapport à ce Monsieur ? ». Une amie proche en plus ! Pas quelqu’un de la famille. Bon, elle s’abstient de tout commentaire désobligeant, et pose tout à trac la question qui lui vient : « Et vous allez être nombreux à venir comme ça ? ». La personne de lui répondre : « Ben… j’sais pas… ». Alors Martine lui fait la leçon et lui rappelle qu’elle doit préalablement téléphoner. Cette dernière lui répond qu’elle est déjà venue Samedi mais que le corps n’était pas prêt. Alors, il lui a été conseillé de revenir à partir de lundi. Martine réplique : « Peut-être mais imaginez que je sois avec des clients… Eh bien, je ne pourrais pas vous recevoir et vous attendriez là. Je ne peux pas être à deux endroits en même temps ! ». Martine soupire, hausse les épaules, et, en retournant dans son bureau, crache : « Oui, ben il va falloir que je voie ça avec ma collègue parce que ça ne va pas ça… S’il faut à chaque fois que je le sorte et que je le rentre, les chocs thermiques, c’est pas bon ! ».

L’autre la regarde éberluée.

Mais elle, elle est consciencieuse, rivée sur sa tâche et sa connaissance du métier. Elle sait ce qu’elle a à faire et c’est bien pour cela qu’elle a eu droit à une promotion. Le savoir-faire et la fonction avant tout ! Sa peur que le maquillage du visité ne coule et que cela gâche le beau travail de son collègue Gégé, thanatopracteur émérite, sa crainte que les cellules du mort se décomposent trop vite, la mettent en stress.  Martine en oublie sa délicatesse. Heureusement, ni son chef, ni sa collègue ne sont là pour assister à son dérapage incontrôlé… Elle a une bonne étoile.

Elle se reprend, regarde cette femme plantée comme un piquet puis lui dit :

« Bon, je vais le chercher. Attendez-moi devant la porte des chambres funéraires ». Elle réapparaît de l’autre côté du bâtiment, déverrouille la porte de cet hôtel étrange. Elle fait entrer la visiteuse en lui exprimant qu’elle ne voudrait pas qu’elle attrape froid dehors. Elle a eu la présence d’esprit de ne pas dire : « Je ne voudrais pas que vous attrapiez la mort dans ce courant d’air » mais ça lui a quand même effleuré l’esprit ! Martine se marre bien dans sa tête !

Alors, la grande blonde attend dans l’entrée. Elle entend des portes s’ouvrir, se refermer, elle perçoit le bruit des roues lorsqu’elles avancent sur le carrelage.

Martine retourne la voir et lui dit :  « Il est là, vous allez pouvoir entrer ». Elle se cache en composant le code qui permet d’ouvrir la porte de la chambre la plus royale du lieu : la salle Chambord.

Toujours ordonnée et pratique, Martine pense à rappeler à la visiteuse qu’elle doit bien claquer la porte en sortant. C’est vrai qu’il n’y a pas de risque que ça réveille les morts ! Puis qu’elle doit la prévenir de son départ.

L’amie peut enfin se retrouver en tête à tête avec son âme sœur mais Martine est déjà occupée à faire autre chose. Elle a tant de dossiers à traiter. Quel boulot en ce moment ! Mais bon… elle ne va pas s’en plaindre. L’entreprise fait du chiffre et de plus en plus ! Pas de risque d’être licenciée à nouveau. Elle a un métier de contact, elle adore ! Et surtout, elle a un job ! Pas comme Monique…

1 Comment

  • La rigidité des règles au travail, conduit parfois un prestataire à oublier le coté émotionnel / humain de ses relations, au contact d’une cliente ou un client..!

    JANES
    Posted 21 août 2019 at 20 h 43 min

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