Cette nuit, j’ai sans doute rêvé… 

J’étais assise en face de vous et je vous parlais. Je vous racontais plein de choses. Je n’avais pas de retenue, je n’avais pas de doute, pas de complexe. Je partageais simplement mes pensées, mes intuitions, mes idées, et vous m’écoutiez. 

Je vous rapportais la fréquence de la sonnette d’alarme que me souffle régulièrement la Terre. Je vous transmettais aussi les mots de celui que je surnomme Coco et qui s’adresse malicieusement à moi au lever du jour. 

Je vous disais : « Monsieur Le Président, entendez-vous l’urgence ? entendez-vous qu’à trop nous rapprocher du mur sans regarder devant nous, nous nous l’étions pris de plein fouet ? Que certains n’y croient pas, s’en amusent même, que d’autres se démènent pour sauver leurs billes, continuant à faire passer leurs impératifs personnels au détriment de l’important pour tous ». 

Je vous ai vu assis devant votre bureau, tiraillé entre les pressions des financiers et votre conscience d’homme. Vous tiriez les pans de votre veste pour en ôter la moindre trace de pli. Paraissant calme et donnant l’air de maitriser la situation, votre posture était neutre, dépourvue de la moindre émotion apparente. Vous me regardiez avec les yeux de quelqu’un qui semble étonné mais non moins intéressé. Au-delà de votre contenance, je vous sentais fébrile. Cependant, je continuais. 

« Monsieur Le Président, que comptez-vous mettre en place pour nos enfants ? Quel monde souhaitez-vous pour eux ? Vous nommez vos enfants ceux qui ne sont pas de vous, mais il me plaît à rêver que dans votre cœur, c’était tout comme… Que leur souhaitez-vous en dehors de tout héritage financier ? Pouvez-vous imaginer qu’un jour, le vent tourne et qu’ils se retrouvent dans un de nos nombreux milieux défavorisés ? Vous savez, ces lieux de non-droit, ces banlieues abandonnées depuis si longtemps, une de ces familles sans père, sans repères non plus, ces lieux où aller à l’école pour avoir du travail n’a aucun sens puisque le travail n’est plus pour eux depuis longtemps. Enfin si… parfois… pour les tâches dont les nantis ne veulent plus… ». 

Vous souriiez, le coin droit de la lèvre légèrement remonté. 

« Effectivement, je vous l’accorde Monsieur Le Président, cela peut vous paraître peu probable, je peux l’entendre… Mais si demain, l’argent ne vaut plus rien ? Il ne vaudra plus rien pour les dealers divers et variés, tant les dealers assermentés que ceux qui ne le sont pas. Qui sera le plus perdu dans cette histoire ? La tortue ne dépassera-t-elle pas le lièvre ce jour-là ? Cela me fait penser à l’éradication progressive des ouvriers dans notre société. Les cadres qui étaient chargés d’organiser la suppression de ces postes étaient, pour un grand nombre, sans état d’âme. Juste des calculs puis des listes à dresser. Ils remplissaient leur fonction. Puis un jour, n’ayant plus guère d’ouvriers à licencier, leur tour est venu. Ils ont, par leurs calculs affinés, participé à scier les branches confortables sur lesquelles ils étaient assis. Et ils ont ainsi regagné les files d’attente à la porte de Pôle Emploi. Mais psychologiquement, qui s’en sort finalement le mieux ? Ce ne sont pas les cols blancs, se retrouvant sans statut social… Ce sont les fameux manuels qui ont toujours su s’occuper, bricoler, faire quelque chose de leurs dix doigts, fabriquer beaucoup avec peu, se débrouiller pour ne pas dire se démerder. Les cadres échoués sur le bord de la route, quant à eux, se nourrissent d’anti-dépresseurs et d’anxiolytiques. Mais qui l’aurait cru ? Alors vous voyez, Monsieur Le Président, tout est toujours possible et au-delà de vos tableaux remplis de chiffres qui racontent ce qu’ils veulent, j’imagine que vous le savez tout autant que moi : la vie comporte toujours sa part de mystère et d’inattendu et cela donne de l’espoir ». 

Vous tapotiez votre cuisse gauche, vous demandant peut-être si mes histoires allaient continuer comme ça toute la journée. En guise de pause, vous m’avez proposé un café, que j’ai accepté avec plaisir. Vous avez agité une clochette et quelqu’un s’est présenté pour prendre la commande. 

« Monsieur Le Président, l’argent ne fait pas le bonheur même s’il y contribue. Je disais donc qu’il risque de ne devenir que bouts de chiffon, que ce soit pour vos enfants comme pour les miens et tous les autres… D’ailleurs, nos enfants ne sont pas nos enfants… Connaissez-vous ce poème de Khalil Gibran ? ». 

Vous m’avez fait signe que oui… La porte s’est ouverte et nos cafés sont arrivés, accompagnés de petits fours frais, délicieux je dois dire. 

« Monsieur Le Président, permettez-moi de continuer… La Terre n’est pas notre Terre. Nous l’empruntons à nos enfants, comme l’écrivait Saint Exupéry. Nous l’empruntons donc à nos enfants qui, comme je le rappelais tout à l’heure, ne sont pas nos enfants. En résumé, rien ne nous appartient et pourtant, à quoi participent nos sociétés modernes ? A massacrer ce qui n’est pas à elles. Aujourd’hui, j’entends que tout se gère. Oui, tout s’est réduit à la gestion. Quelle catastrophe pour ne pas dire quelle horreur ! Nous gérons tellement que tout part en vrille. Jusqu’où pensez-vous nous faire croire que tout croît, ou que ça va continuer à croître, après, plus tard, demain, après-demain ? La reprise… la reprise de quoi ? La reprise des violences faites à la Terre et à ses habitants ? Est-ce cela que vous projetez avec vos collègues ? Certains me semblent tellement diplômés qu’ils en deviennent, selon moi, déconnectés de toute réalité. Je vous vois vous évertuer à tout vouloir régler avec l’argent, inventant des aides mais aussi des amendes à tout va, sans jamais travailler à éveiller les consciences. Monsieur Le Président, aujourd’hui, c’est peut-être le moment de prendre ce virage… Oui, celui de l’éveil des consciences ! ». 

Je vous voyais froncer vos sourcils, les rides du lion apparaissant sur votre visage. 

« Monsieur Le Président, notre monde est violent, parce que l’homme l’est trop souvent au fond de lui… Alors, comment l’accompagner à l’être moins quand il se fait ponctionner une fois de plus parce qu’il transgresse la ligne du parti ? C’est pour moi un non-sens. Cela ne fait qu’éveiller sa colère et son ressenti d’injustice. Et il se venge ! Un peu comme un ado qui multiplie les faux-pas au risque de se saboter. Alors, humblement, je viens mettre en commun avec vous une de mes idées… Si nous commencions par le commencement… Accompagner les hommes à s’apaiser avec eux-mêmes… Peut- être est-ce trop tard pour bon nombre d’adultes mais pour les enfants, c’est encore le moment ! Les accompagner à apprendre les maths et le français, oui, mais aussi, s’il vous plaît, la communication relationnelle ». 

Vous m’avez interrompue en m’interpellant : « La communication relationnelle ? Quel rapport avec l’apaisement intérieur ?». 

« Oui, Monsieur Le Président, la communication relationnelle. Les enfants parlent mais apprennent-ils à communiquer au sens de mettre en commun ? Personnellement, je l’ai appris bien tard, lasse d’être en conflit avec les personnes de mon environnement, que ce soit au niveau personnel ou professionnel. Je me posais en victime. Et en apprenant à communiquer, j’ai entendu que j’étais responsable à mon bout de la relation, responsable de ce que je faisais et ne faisais pas, responsable de ce que je disais et ne disais pas. Parce que Monsieur Le Président, dans une relation, nous sommes toujours trois. Ici même, il y a vous, moi et une relation entre vous et moi. Cette relation est comme 

un canal. Apprenons-nous à prendre soin de ce canal ? J’ai découvert qu’il était primordial d’arrêter de le massacrer mais qu’au contraire, il était essentiel d’en prendre soin. Cette étape franchie, j’ai intégré que j’étais responsable également de ce que je ressentais. J’ai appris à m’écouter, à me relier et j’ai enfin entendu que l’enfer, ce n’était pas l’autre. En effet, l’autre, par ses mots ou ses attitudes, ne fait que réveiller mes émotions enfouies et toutes mes histoires inachevées. L’autre n’est en quelque sorte qu’un révélateur. Alors j’ai pu me prendre en main, j’ai pu m’apaiser… M’apaiser avec moi, avec l’autre puis avec tout mon environnement. Ne plus accuser qui que ce soit de tous mes maux mais prendre soin de ce qui se passe chez moi. Puis, cheminant ainsi, j’ai un jour levé les yeux sur l’autre en réalisant qu’il n’était que mon propre reflet… reflet d’une partie de moi-même… J’ai encore fait un pas et celui-là m’a permis de me connecter à bien plus grand que moi, à la Terre dans son ensemble et à ses habitants… La tuyauterie relationnelle dont je vous parlais tout à l’heure est devenue immense, plus jamais réduite à celle qui relie deux humains… Nous avons bien une relation avec les autres, avec les animaux, avec la Terre. Est-ce que je sais prendre soin de celles-ci ? Je suis bien responsable de ce que je fais et de ce que je ne fais pas. J’avais une évidence devant moi. Et comment s’est-elle imposée ? Le chemin est simple : au cours de ce cheminement, je me suis réconciliée avec la femme que je suis… Et aujourd’hui, je suis intimement persuadée que c’est le seul chemin pour que l’Homme retrouve sa raison. C’est le seul chemin qui peut mener à l’ouverture des consciences. La valeur actuelle de nos sociétés dites développées s’est réduite à l’argent… Quelle erreur… Quel crime devrais-je dire… Cette fausse route est semblable à celle qui vient obstruer la gorge des hommes. Oui, les fausses routes peuvent mener à l’étouffement, à la mort. Et nous en sommes là. Coco n’est qu’un avertissement. Monsieur Le Président, pouvez-vous entendre cela… Osez lâcher votre mental et reliez- vous à votre cœur… Ecoutez-vous, dans le silence des mots et interrogez-vous, confiné avec votre solitude : que souhaitez-vous pour les adultes de demain ? S’il vous plaît, interrogez-vous, en conscience… Qu’est-ce qui est à privilégier aujourd’hui ? S’acharner à faire repartir un système qui nous laisse croire que nous sommes des passe-murailles et que l’on peut traverser le mur que nous avons devant nous, ou profiter de cette chute pour bâtir différemment ? Monsieur Le Président, osez, osez proposer une autre direction… s’il vous plaît, osez préserver vos énergies pour les déployer à ouvrir de nouvelles perspectives, plus humaines, plus justes, plus tranquilles… osez vous différencier, vous démarquer, osez cet élan ! Vous ne serez pas seul… Nous serons là pour vous accompagner et nous sommes nombreux. Comme je l’ai déjà écrit, tout ce qui s’est créé a commencé par un rêve ! 

Monsieur Le Président, merci de m’avoir reçue, merci de m’avoir écoutée. Je me suis sentie entendue. Je souhaite vous offrir cette phrase qui m’a tant fait grandir : ce qui divise n’est jamais juste ». 

Vous aviez les larmes aux yeux. Votre veste formait quelques plis et c’était sans importance. Vous n’étiez plus droit comme un i mais un peu plus courbé, comme un cœur en gestation… C’était touchant, c’était si émouvant ! 

Et si cet instant n’était pas un rêve ? me suis-je dit au réveil. 

Anne Weyer 

2 Comments

  • Juste avec toi chère Anne !
    Oui nous sommes de nombreux silencieux, discrets et humbles qui sont avec toi !
    Je t’embrasse fort
    Jc dit l’a. G.

    Jean-Claude Nikolic
    Posted 18 avril 2020 at 9 h 29 min
  • Bonjour Anne, merci pour cette lettre le chemin de l’Élysée l’attends..

    POUGET
    Posted 5 mai 2020 at 2 h 45 min

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