En ces temps de confinement, une multitude d’actions solidaires se mettent en place. Quel bonheur de constater que l’Homme recontacte sa part d’humanité ! Aux quatre coins du pays, des femmes et des hommes se serrent les coudes pour venir en aide à ceux qui sont en difficulté. 

Un travail de fourmi dont on sait qu’il peut être gigantesque se déploie. Je regarde le ciel et je me sens pleine d’espoir pour demain. Oui, merci ! Les initiatives se multiplient et cela me fait chaud au cœur. 

Je suis dans cette sorte de douceur ambiante quand tout à coup, je découvre un message d’une radio nationale. Cette dernière lance un appel à témoignages. Jusque-là, tout va bien. Il est possible de s’attendre à toute sorte de propositions. Et dans mon imaginaire fécond, je me raconte qu’ils sont à la recherche d’inspirations positives en ce temps très particulier. Et quelle n’est pas ma stupeur de réaliser que ce n’est pas ça du tout ! 

L’annonce est claire : « Appel à témoignages. Vous êtes brouillé avec la famille ou les amis avec lesquels vous êtes confiné ? Racontez-nous ». Puis ils précisent leur propos : « Vos parents vous agacent ? Vous êtes confiné avec des amis et désormais c’est certain, c’était une mauvaise idée ? Les habitudes de votre colocataire vous épuisent ? Votre témoignage nous intéresse ». Ils créent sur le Net un formulaire à remplir et un numéro de téléphone à donner. Ils rappelleront… 

Après la stupeur ressentie, je pars à nouveau dans mon imaginaire et me raconte des tas d’histoires ! Je les visualise en train d’imprimer les déclarations diverses et variées, je les vois opérer un tri. Trois tas : banal, violent, horrible. Ils jettent les banalités et les violences pour garder le 3è tas et l’envoient à celle ou celui qui sera chargé de rappeler. 

J’ai la nausée à cette idée alors je lâche ce mauvais film… 

Cependant, je m’interroge et je ne peux m’empêcher de penser que les chacals se régalent de tout, et surtout du malheur des autres, ce qui pue bien. En effet, ces confessionnaux publics peuvent être impressionnants quant à l’éventail possible de la misère humaine. Les maux et les mots des autres peuvent générer tout un tas d’émotions chez l’auditeur : le dégoût, la peur voire la frayeur… Et ça, c’est vendeur ! 

Continuer à diffuser sur les ondes tout ce qui ne va pas… voilà une excellente idée ! Parce qu’il est vrai que l’auditeur se lasse vite et qu’il est important d’être force de propositions au sein d’un comité de rédaction. L’Homme s’habitue à entendre chaque jour le nombre de morts qui progresse, un pic d’abord annoncé puis reporté à la semaine suivante, le déconfinement susurré et le reconfinement confirmé, les masques piqués par les uns, le gel fauché par les autres, l’eau de javel à badigeonner ou pas… Et si l’auditeur se lasse… la radio risque de le perdre ! Et si elle le perd, quid de son avenir ? Les journalistes expliquent bien que la cohabitation est difficile pour nombre de personnes, il n’y a jamais eu autant de violences conjugales ni de violences faites aux enfants… Mais la voix du journaliste est moins porteuse que celle des vrais malheureux. Eux, ils font baver de curiosité. Une sorte d’addiction peut même se mettre en place. Le feuilleton du jour ! La série qui en a ! 

– Oh Me Michu, vous avez écouté la radio kèmsképabo ? Non ? Ah ben faut écouter ! 

Alors Me Michu se branche sur les bonnes ondes et le lendemain, de fenêtre à fenêtre, les échanges deviennent tout de suite plus riches : 

– Alors Me Michu, vous avez écouté ? Et vous avez entendu la pauvre dame d’hier ? Quelle horreur ! Ah ben y’en a qui vivent des trucs terribles, pour sûr ! 

Non… pas de ça sur cette radio nationale aux auditeurs réputés pour faire partie des intellos, voire des bobos… Ils se régaleront tout autant que Madame Michu mais ne l’exprimeront pas ainsi. 

Secrètement, dans mon petit coin de confinement, je rêve que ces auditeurs clouent le bec à ces initiatives douteuses. 

N’y a-t-il pas plus nourrissant à proposer ? Plus positif ? N’est-ce pas une urgence ? Permettre aux êtres de vivre le mieux possible ce passage douloureux dans bien des familles… 

Un peu de tendresse, de douceur… n’est-ce pas un besoin ? 

Anne Weyer 

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