Après deux mois de calme urbain, je suis réveillée ce matin par un bruit infernal. Non, ce ne sont pas les voitures que j’entends, bien que… c’est surtout le son d’un appareil particulier qui coupe à la base tout ce qui dépasse le long des murs. 

En effet, au cours des dernières semaines, la nature a repris ses droits sur les trottoirs. Les herbes folles sont sorties du bitume. C’est d’ailleurs admirable de constater que, bien qu’étouffées par le goudron, elles ont la force de remonter à la surface et de dépasser cette couche de matière noire qui, pourrait-on penser, les asphyxie à jamais. Pas du tout ! Elles sont toujours là, dépensant, inlassablement, l’énergie nécessaire qui leur permet de retrouver la lumière. L’homme veut les contraindre, les contenir. Mais dès qu’il lâche la garde, elles réapparaissent et reprennent leur place. Comme quoi, Dame nature a du courage, de la force et de la volonté. Celui qui pense la dompter se met le doigt dans l’œil jusqu’au coude, comme le disait ma chère maman. Non seulement elle s’exprime mais elle a également la bonté de nous offrir des fleurs ! 

Je pensais que les jardiniers de la ville, au-delà des masques qui leur cachent le visage et des casques qui leur bouchent les oreilles, auraient un brin de romantisme niché au fond du cœur et qu’ils éviteraient de raser les fleurs. Mais pas du tout… Les consignes restent les consignes. Ils passent avec leur appareil tonitruant et coupent tout ce qui dépasse. Je n’ai malheureusement pas été assez rapide pour accrocher un panneau devant ma porte afin de leur demander de laisser la nature s’exprimer… ce qu’a fait un voisin et qui est maintenant le seul dans le quartier à voir du vert se faufiler entre sa clôture et le trottoir. Une autre voisine a réussi à sortir juste à temps de chez elle pour leur demander d’arrêter ce carnage mandaté et de jolies fleurs jaunes éclairent toujours ses marches. 

Comme ce qui se joue dans les rues de la ville est symbolique ! 

L’homme qui pense tout gérer et qui rêve de tout contrôler n’a ni le courage ni la force de ces fleurs des champs, immigrées sur les trottoirs des métropoles. Si petites et soyeuses, elles trouvent toujours le chemin qui leur permet d’éclore, elles détournent avec agilité ce qui tente de les contenir. Elles se montrent, belles et délicates, non dans le combat mais dans leur plus bel apparat. 

Une lame tranchante les a cependant ramenées à leur triste réalité. Elles ne peuvent résister au couperet qui leur est imposé… pour l’instant. 

N’est-ce pas quelque peu représentatif de notre monde ? 

Il y a ceux qui cherchent à vivre comme bon leur semble, ce qui ne veut pas dire au détriment des autres. Non, c’est juste vivre en sentant les effluves de la liberté dans leurs narines, ce petit air doux qui crée du baume au cœur, cette énergie particulière qui met en joie, celle de l’espoir et de l’enthousiasme. 

Il y a ceux qui osent, ceux qui n’osent pas. Il y a ceux qui y arrivent et ceux qui se résignent, fatigués de voir de trop près le rouleau compresseur. Il y a ceux qui ont du courage, oui, parce que ce courage est indispensable pour être ce que nous voulons voir changer dans ce monde, et ceux qui se découragent. 

Puis il y a ceux qui veulent tout faire fonctionner au carré, quitte à exterminer ceux qui ne suivent pas la ligne droite. Il y a ceux qui collaborent à ce système par faiblesse, par résignation, par ambition ou par admiration. Ils suivent des directives, pas forcément en conscience, masques sur les yeux, sur la bouche aussi depuis quelques semaines, et casques sur les oreilles. Ils agissent pour le compte des plus forts de nos temps actuels. Pas de lame tranchante, quoi que… la lame change juste de forme. Elle est plus subtile mais tout aussi brutale. Elle est plus silencieuse mais tout aussi radicale. Ce n’est que le jour où les serviteurs sont à leur tour touchés par la sanction liée à un de leurs faux pas, qu’ils réalisent parfois ce qu’ils participent à créer. La servitude se métamorphose alors en colère, voire en révolte, ce qui n’est finalement pas beaucoup mieux… 

Mais il y a et il y aura toujours des petites fleurs qui sortiront de la mélasse inventée par l’homme à partir des ressources précieuses produites par la Terre. Parce qu’elles sont résistantes et vivaces, parce qu’elles fuient ce qui est sombre et regardent toujours vers la lumière ! 

Et cela, c’est fabuleux et porteur d’espoir ! Prenons-en de la graine, nous, les humains que nous sommes ! 

Anne Weyer 

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