La 5G, le nouveau rêve des êtres dits connectés, est en passe de devenir réalité. Je ne peux m’empêcher de me questionner sur son véritable intérêt… J’en ai lu qu’elle va permettre d’augmenter les débits et donc la taille des téléchargements d’applications et de jeux, de rendre meilleure la définition des vidéos en streaming, d’accroître le nombre d’appareils connectés, de réduire le temps de latence… 

Donc, si je comprends bien, nous allons pouvoir… parler plus vite, mieux nous entendre, mieux nous voir, nous transmettre des messages, peut-être des mots doux, tout cela à la vitesse d’un éclair. Pas besoin d’attendre que ça chauffe en quelque sorte… Sitôt allumé, sitôt utilisé, n’osant écrire sitôt consommé, parce que ça pourrait prêter à confusion… Plus de place aux préliminaires, c’est une perte de temps. Dans ces conditions mirifiques, les relations vont vraiment s’enrichir. Pas besoin de communication relationnelle pour relier les êtres. La 5G le fera à notre place. 

Pourtant, lorsque je marche dans la rue, je me fais percuter par des personnes qui ne me voient pas, penchées qu’elles sont sur un écran couvé au creux de leurs mains. Lorsque je suis coincée au fond d’une rame de métro et que j’atteins ma destination, je demande le passage mais je ne suis pas entendue, comme si les voyageurs étaient devenus sourds… Les boules kiès ont muté en prothèses blanches porteuses de deux petites antennes qui regardent le sol. Je me demande dans quelle mesure elles ne grillent pas quelques neurones au passage… Enfin, j’espère me raconter des histoires… 

La priorité semble être de passer plus de temps devant des écrans sans être ralenti. Aller plus vite, encore plus vite ! Mais… vouloir aller toujours plus vite, n’est-ce pas prendre le risque de trébucher et de se casser le nez ? Peut-être est-ce pour arriver le premier à la porte de la mort ? Y-aurait-il une course pour cet objectif final ? Ou serait-il d’un autre ordre que j’ignore ? 

Cela me laisse songeuse et pas seulement. Je me sens déjà oppressée par cette vitesse étourdissante. Alors j’inspire et j’expire, tranquillement… Et j’observe. 

Je vois autour de moi les addicts aux écrans se multiplier, que ce soit dans la rue, dans les transports, dans les bistrots, au restaurant, même dans les spectacles et dans les maisons, quelles qu’en soient leurs dimensions. Je vois des êtres face à face, devenus incapables de se regarder tant l’écran semble les absorber. Ils communiquent avec les amis du réseau. Ils ne les ont pas rencontrés depuis des années mais ils découvrent avec gourmandise ce qu’ils mangent, ce qu’ils boivent. Ils les voient radieux et se tenant par les épaules sans réaliser que c’est souvent, juste pour la photo. Ils peuvent se comparer à ce qu’ils imaginent de l’autre, trouver leur vie bien fade. Ils n’ont pas conscience qu’à passer une grande partie de leur temps devant l’existence d’autrui fait souvent oublier de vivre la sienne. Ils se contentent de la montrer. Ils travaillent leur image et en oublient leur intérieur. Le paraître prend le pas sur l’être. 

Combien sont-ils à vivre ainsi pauvrement en se croyant riches ? Je ne vais pas en faire la liste, c’est sans grand intérêt, et le calcul serait beaucoup plus rapide si je comptais ceux qui ne font pas partie des hyperconnectés. Ainsi, je gagnerais le camp de ceux qui gagnent du temps… encore un peu plus. L’urgence d’aller plus vite dicte la vie des contemporains branchés. 

Si c’est gagner du temps pour oser la caresse, pour nourrir les relations aux personnes aimées, pour se promener dans la nature, pour venir en aide au voisin, pour rire avec l’autre, pour se parler vraiment… Alors oui, je suis partante ! Mais ce n’est pas ce que je vois et j’en suis fort triste. 

Je vois plutôt des peaux devenir grises, des yeux s‘éteindre, des cernes s’agrandir, dessinant des demi- cercles légèrement verdâtres sous un regard explosé… Je vois des yeux qui ne voient plus rien, plus rien de ce qui est devant eux. Je vois des êtres qui ne savent plus être là, dans l’ici et le maintenant, parce que suspendus au moindre signal sonore ou vibrant de leur téléphone. Oui, c’est ça, le signal qui les fait vibrer… Car qu’est-ce qui peut vraiment nous faire vibrer dans une société où la confusion entre besoins et désirs rend les humains blasés, et de plus en plus vite… tout va de plus en plus vite, même ça… J’observe des femmes et des hommes dire connaître le monde alors qu’ils ne connaissent plus leurs proches, ne prenant plus le temps de les regarder vraiment. Ils sont happés, happés par le virtuel. Quelle belle fuite organisée, quelle gigantesque campagne de marketing bien huilée ! Les mises à jour sans cesse proposées rendent les appareils obsolètes au bout de quelques mois. Alors, à la poubelle l’appareil dépassé, et vite, un autre, je tremble, je suis en manque, je ne sais plus quoi faire de mon temps ! 

Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui travaillent devant leur ordinateur, le téléphone posé à côté de l’écran, à l’affût du moindre message qui pourrait arriver. Une fois le job accompli, ils se détendent devant la télévision ou sur leur tablette. Ils se couchent tard, dorment mal en se demandant pourquoi… Serait-ce ça la vie rêvée ? Pour beaucoup, le premier geste au réveil est de chercher de la main le portable laissé sur la table de nuit la veille, avant de s’endormir… 

Hier, des personnes étaient lobotomisées sur ordre d’un médecin chef. Aujourd’hui, celles -ci se lobotomisent elles-mêmes, elles en sont même heureuses, assoiffées, à l’affût de l’appareil qui va les aider à s’éteindre encore davantage… Le rêve tourne au cauchemar, et sans conscience aucune. 

Pauvre de lui, l’homme deviendrait-il dingue ? 

Mesdames, messieurs, je ne vois pas l’urgence au même endroit que vous. Je ne la place pas dans la course au temps. J’ai plaisir à le savourer, je voudrais même qu’il s’arrête lorsque l’instant est doux. Paraître dépassée ne me dérange pas. Je suis tellement heureuse de vivre de belles relations nourries de sentiments, d’attentions, de mots tendres, de rires et de complicité ! Oui, c’est tout cela qui me met en joie. Pas vous ? 

Alors je ne guette pas l’installation de la 5G. Je la redoute… 

Anne Weyer 

1 Comment

  • Je pense que les principaux apports de la 5G sont par exemple la chirurgie à distance, la voiture autonome et les objets connectés en général. Comme l’explique très bien le physicien Aurélien Barrau et aussi Pierre Rahbi, la raison devrait plutôt nous pousser à changer notre modèle de vie pour l’orienter davantage sur l’être que l’avoir et le paraître et surtout vers plus de frugalité dans nos modes de consommation.

    Damien
    Posted 22 avril 2020 at 13 h 15 min

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